J’ouvre les yeux progressivement car une musique lancinante vient peu a peu de rentrer dans mon reve. Il fait encore nuit mais les tambours resonnent deja sur les parois de pierre. Je reveille ma voisine de lit: “Tu crois qu’il y a une fete?” J”en doute deja autant qu’elle et son grognement de reponse me conforte dans l’idee que ma question est absurde. Non, non il est simplement cinq heures, Hampi s’eveille. Apres etre restee une heure a tourner dans mon lit, je n’y tiens plus; je saute sur mon appareil photo et je pars vivre l’aube a l’endroit le plus important du village: la riviere. Les pelerins en pagnes et en saris sont deja en route, le savon a la main. Derriere moi, les temples de six siecles d’age, devant moi, l’eau sacree et les milliers de pierres avec lesquelles les geants d’une autre epoque ont tente de faire des montagnes difformes. La capuche sur la tete, je tente de me faire aussi discrete qu’une blonde aux yeux bleus peut l’etre en Inde. Je m’asseois sur le parapet qui surplombe les marches. Le soleil ne frappe pas encore la surface de l’eau, il prefere laisser planer l’atmosphere mystique encore un peu. Un jeune indien vient me parler. Il m’explique qu’il vient du village d’a cote pour faire sa toilette. Pendant deux secondes, je m’imagine en train de faire ca en France. La vision me fait rire interieurement. L’indien parle un parfait anglais. J’ai honte de dire que je ne me souviens plus de son nom mais je me rappelle encore de ce visage sans age, de ce sourire avenant et de ce respect avec lequel il conversait. Pendant que nous parlons par bribes, l’immense salle de bains qu’est devenue la rive s’atele au travail. Les hommes sont deja dans l’eau torse nus, ils ont juste garde leur pagne. Ils eclatent entre le pouce et l’index des echantillons de shampoing Pantene et se savonnent de haut en bas. Ils se frottent le crane, insistent derriere les oreilles, se brossent les dents et les ongles. Les femmes restees en saris sont assises ou accroupies dans l’eau. Elles se lavent toutes habillees mais comme elles ont le dos tourne, je ne comprends pas toutes leurs techniques. Elles changent ensuite de sari, avec une pudeur et une grace qui expriment a elles-memes tout le mystere de la vie indienne. Leurs corps, constamment caches par des drapes multicolores, gardent lors de la toilette une intimite paradoxalement exposee a ciel ouvert. Ce que nous exprimons nous memes comme le moment le plus prive de nos vies personnelles est ici un temps qui fait partie de la vie sociale.
Les hommes battent maintenant le linge sur les pierres du fleuve, y compris leurs vetements pour la journee. Depuis que je discute avec le jeune indien, les regards des passants sur les marches se tournent de plus en plus vers moi. Certains s’arretent et me fixent stoiquement. Un homme coiffe d’un turban jaune monte dans ma direction avec sa fille dans les bras. Toute sa famille l’entoure. Je leur souris. Sa femme me repond “Namaste” (“Bonjour” ou plus precisement “Je salue le divin qui est en toi”…a mediter). Je chuchote “Namaste”. Ils s’arretent et me parlent en hindi. Dans un tel moment de grace, j’ai un traducteur. “Where do you come from?” Je reponds, il leur explique. Ils s’interessent davantage et me sourient les yeux grands ouverts. Cette famille baigne dans une huile parfumee, une huile qui sent la bonte. Leurs regards semblent me toucher et me rechauffer les bras. Je leur demande si je peux prendre une photo. Ils sont ravis et se placent, les corps droits, les yeux prets. Le soleil qui a maintenant perce les collines frappe dans leur dos. Avec les gestes, je les invite a se mettre dans la bonne lumiere. Leurs couleurs m’apparaissent alors eclatantes. Le brun intense de leur peau sans encombres, le point rouge qui orne leur front, leurs solides cheveux noirs de jaie qui entourent leurs visages. Clic clac. Avantage principal du numerique: je peux leur montrer la photo. Ils rient et commentent. Je ne les comprends pas mais ce genre de moment est universel. Ils veulent en prendre une autre. Je m’apercois soudain que nous ne sommes plus tout seuls. Une dizaine de personnes nous encerclent maintenant, curieux de la situation. Je prends une deuxieme photo, celle d’une famille etendue, d’un groupe forme le temps d’une seconde. Les tetes se cognent autour de mon petit ecran. Tout le monde veut maintenant savoir qui je suis. Je suis moins timide, comme enveloppee par un drap d’humanite. Le sari, la chaleur, les couleurs, les sourires, finalement tout se confond en une puissante boule d’energie qui me donne une joie infinie, celle de vivre en ce monde et d’etre a cet endroit la, a ce moment la.
Le jeune indien qui a suivi la scene de pres me demande si j’ai un stylo. Le pere de famille veut me donner son adresse. Il ecrit en s’appliquant sur un bout de carton de fortune. Je regarde les femmes etendre leur sari propre sur les marches et brosser leurs longs cheveux. La vie est un long fleuve tranquille. Avec la promesse de recevoir six copies de la photo, la famille reprend ses sacs, joint les mains sous le menton pour me saluer et part travailler pour manger ce soir. Le jeune indien part a son tour se laver. Je le remercie longuement. Je reste encore une demie heure a flaner et a laisser mes sens se delecter. Il est sept heures, Hampi s’etire, Hampi rayonne. Je retourne dormir une heure avant de remettre ma journee en marche. Mon matelas ne m’a jamais semble aussi confortable.